vagues d'âme, bruissements d'aime


Vendredi 2 octobre 2009


Il y a eu toutes ces années où je me demandais ce que je faisais là, et pourquoi j'y étais, et de quel droit d'abord.
Celles qui ont suivi, où j'aurais préféré crever plutôt que d'avoir eu à naître. Balançant à la moindre occasion que "j'avais rien demandé".
Et puis les années d'ombres derrière lesquelles je me cachais, demandant à mon psy "à quoi bon" ?
Celles où je me suis oubliée dans l'hyperactivité, parce que c'était somme toute bien plus confortable.
Les années où je me suis plu à croire que la vie c'est merveilleux, la preuve, ma toute petite.
Enfin, merveilleux, chez les autres surtout. C'est bien, les autres, ils sont plein et on peut toujours faire quelque chose pour eux. Ne serait-ce qu'un sourire, un mot gentil... et voir naître une couleur, une étincelle...
Tout en regardant sombrer son beau navire à la moindre trace de nuage à l'horizon. Et sans une larme - on a appris à se tenir.
J'ai 35 ans aujourd'hui et il m'est toujours aussi douloureux de vivre. Enfin, de temps en temps. Ce qui change, tout petit peu par tout petit peu, c'est la nature et la longueur de ce que je mets entre deux temps. Avec l'intensité de mes battements de coeur, au fil de mes gammes, majeures comme mineures.
Et si je trouve toujours qu'il est épuisant de vivre, je me surprends enfin à en jouer, aussi. A me dire que c'est quand même moins pire qu'avant.
Et que certains jours, je suis bien contente de les avoir vécus. Me surprendre à savourer un souvenir comme un grain de raisin bien sucré, la larme à l'oeil et le sourire imbécile accroché.
Et l'instant d'après me regarder avec indulgence, un peu, en pensant à me préserver, à poser aux autres les limites qui sont miennes pour mieux continuer.
Comme si j'avais envie de me ménager.
Comme si ça pouvait durer encore longtemps, cette foire.
Comme si j'étais pas loin de le souhaiter...

 

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Dimanche 6 septembre 2009
C'était deux jours avant, et je ne travaillais pas, nous n'avions rien de prévu - hormis d'être toutes les deux libres, quelques heures avant que ne s'impose de nouveau le carcan des horaires, des rendez-vous, des impératifs. Reprendre au temps nos envies. On ferait de cette journée ce qu'on voudrait, exactement.
Et très tôt, en ouvrant ma boîte mail, j'ai trouvé l'occasion de panser les doutes douloureux d'une Mamzelle qui avait beaucoup grandi pendant l'été. Un petit message d'appel à l'aide, un peu de travail bénévole sur les lieux de l'école pour que les enfants trouvent en arrivant des tableaux rutilants et les étiquettes à leurs prénoms bien rangées à leurs places.
Nous y sommes allées la joie au coeur, accueillies par les sourires de l'équipe enseignante, les rires de ses petites copines, et la grande fresque qu'un bataillon d'artistes en herbe a réalisé pendant l'été autour de la porte d'entrée.
Les petites ont construit leur univers dans la dòrmida, des maisons en lits au milieu des arbres à prénom, sous le nuage qui cherche son aimée. Les grandes ont briqué les bureaux, repeint le mobilier, réagencé les classes. L'esprit et le corps tout tournés vers ceux qui investiraient les lieux deux jours après, sortant de leur trousse les stylos neufs, les gommes blanches, le cahier vierge. Cet instant suspendu, le moment précis de la rentrée, immobile dans ma mémoire de petite fille remplie d'attentes, enthousiasmée et un peu craintive, aussi...
La journée a filé comme un jour d'été et c'était exactement ce qu'il nous fallait, à l'une, à l'autre, pour faire nôtre cette rentrée... Cette rentrée que l'on savait particulière, sans pouvoir vraiment l'expliquer à nous-mêmes. Sans non plus qu'on ait besoin de se le dire...
Sur le chemin du retour, terminer par les achats de matériel, puis léguer une trousse maternelle, beige et douce, les industriels ne sachant que marginalement construire des trousses à la mesure des double-décimètres. Rassembler les petites affaires flambant neuves dans le cartable à la doublure d'impatience, tout garni d'espoirs.

*
Elle nous annoncera posément, au soir de la rentrée des classes :
"Et bé moi, ce matin, je suis passée de la classe des petits à la grande section."

Et on sera fiers d'elle comme jamais...
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Vendredi 17 juillet 2009

C'était il y a un an. Une mère qu'on assassine de mots crus. L'adieu au monde bleuet de la chambre d'enfant. Une fille fendant la nuit de sa bicyclette, son instrument sur le dos. Le combat d'heure en heure, récupérer ses affaires avant qu'il ne soit trop tard. Une femme qui pleure ici, une femme qui vibre là.
Là où l'attend l'aventure, l'inconnu, le fil ténu du ressenti. Ce qui ne peut qu'être. Parce que dérouler sa vie. La guitare joue Blackbird. La clarinette s'étrangle, trop noire la nuit, le choc trop violent. Il faudra la réparer.
L'heure blanche, au tout petit matin. Les éclairs de lumière dans les yeux. La mère aux genoux écorchés et au visage d'insomnie.
Le corps souple mais pas assez pour la bourrasque. Les douleurs, la fièvre, la peur. L'hôpital et le repos forcé.
Et la petite, toute petite fille. Dans l'oeil du cyclone, elle a peur d'avancer, peur de reculer, peur de rester sur place. Poser les repères de la compréhension. Les mots qui jaillissent tout seuls, les jeux qui les remplacent lorsqu'ils viennent à manquer. Jongler avec les doudous pour explorer le besoin de maîtrise, les évènements qui vivent leur vie propre, loin, bien loin de là où on pensait qu'ils pourraient nous emmener. Essuyer ses "Non" fermes et définitifs. Répondre humblement "D'accord, mais...".
N'être que soi, sans armes, sans camouflage, en face de cette autre, si petite et si grande. Comme elle nous a enseigné à l'être, de toute façon. Depuis 4 ans. Depuis toute sa vie.
Réaffirmer "Maman sera toujours là". Encore. Encore. Même un an après.
Maman ne serait jamais partie. Pas comme ça. Pas sans sa fille. Jamais.
Mais on ne lui a pas laissé le choix...
Et chacun, à son heure sonnée, aura le fardeau d'assumer cela. C'est promis.
La guitare joue Blackbird et on n'avait rien anticipé. Au jour le jour, qu'on vivait. On se disait les chants de nos nuits, nos douleurs impossibles, nos ailes traînant dans la poussière et nos yeux brûlés, et toutes ces étoiles arrachées au ciel trop haut. On se touchait comme jamais personne n'avait jamais pu nous toucher. Sans projets d'avenir, parce qu'on n'en savait rien, de l'avenir. Se connecter à soi, chaque minute agir au plus juste, au plus près de soi. Se cacher, investir les espaces et les heures désertées. Découvrir un peu plus cet ici, s'immerger dans la vie... Assumer ses doutes, s'accompagner l'un l'autre dans nos méandres. Les paroles urgentes, les secondes inoubliables. Toutes.
Il y a un an, il fut temps de parler. J'ai parlé, et c'est le soulagement qui m'a prise, dans le faux calme d'avant la tempête.
Il y a un an, le temps s'est accéléré soudainement devant un ultimatum dérisoire, décalé.
La folie a emporté un homme et abîmé une femme et une enfant. Celles qu'il disait siennes. Mais on ne possède jamais un autre. Evidence qui s'est diluée au cours des années communes, et qu'il a rejetée sans ménagement, il y a un an.
Et l'homme à la guitare et moi, on s'est rapprochés encore. Ce qui ne pouvait qu'être, parce que.
Il y a un an, la guitare jouait Blackbird, et maintenant on peut chanter avec elle. On a volé avec ces ailes-là, vu avec ces yeux, et on a fait la lumière dans la nuit. Et on apprend tous les jours. Juste à continuer. Ce qui ne peut qu'être parce que. C'est beau, c'est tout.
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Jeudi 16 juillet 2009
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Ton affairement.
Tes questions pertinentes.
Ton rire.
Le petit bruit de tes chaussons sur le carrelage.
Tes réflexions tordantes.
Tes requêtes raisonnables.
Tes jeux incessants.
Tes jolis dessins.
...
Mamzelle, tu me manques.
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Vendredi 3 juillet 2009
Le moment de se quitter... Cette année je ne l'ai pas vu arriver. Pourtant il précède de peu l'espoir du repos mérité... C'est peut-être que je n'ai pas envie de décroiser mes mains autour de certains doigts. Peut-être que je ne veux rester dans les couleurs de cette année-là qui aura tant vu grandir ma petite fille. Peut-être que j'ai un peu peur, aussi, des bousculades de la classe d'après, après le cocon du premier cycle qu'elle dépasse sans un regard en arrière, traînant sa mère qui se serait bien attardé, elle, juste un moment, une minute, s'il te plaît... Pouvoir entendre encore les bâillements de chatons des plus jeunes après la sieste, pouvoir m'asseoir un moment al canton quand on arrive un peu en avance et décrypter devant un parterre d'yeux écarquillés un livre en lenga nòstra... L'imaginer encore, à l'heure des repas séparés, entourée de livres et de gros coussins dans la pièce à part qui sert de cantine aux plus petits, loin du fracas des couverts et des hèlements du réfectoire où se groupent les autres enfants, juchés sur des chaises de grands, sur ces mêmes tables où l'on prend des notes lors des réunions de parents... Laissez-moi ce pincement au coeur qui ne durera pas devant ce mot tout neuf à déballer, juste avant le mot "section", celui qui peu à peu collera à celle que je verrai toujours comme "ma petite" et à qui va entrer dans une classe dite "de grande...", nantie de bureaux et d'un grand tableau, juste à côté des copains et copines, pas tout à fait les mêmes, pas tout à fait différents, et qui apprendront à lire et à compter dans deux langues. Garder un peu en bouche le goût de rose passée de la nostalgie, avant de laisser la vie pétiller de nouveau sous la langue et nous entraîner dans sa vie joyeuse de bientôt "grande".

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Jeudi 19 mars 2009

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Les bonnes fées ont dû se pencher sur ta journée. Il y aura eu du soleil, de la glace, des jeux, des cadeaux, des fraises et du chocolat, du temps pour flâner, un cornet gauffré, un peu de chacun, qui pour t'entourer tendrement de ses bras, qui pour te dire les mots qui sourient.
Et de me souvenir de l'autre côté de ma vie, ce jour qui s'est mué en toujours, marqué à tout jamais d'une fleur blanche...
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Dimanche 15 février 2009
Le calme règne quelques heures avant d'imposer le pesant silence. Quelques heures en suspension où l'on chasse les grains de poussières tapies derrière les jeux échappés de leurs boîtes, où l'on cuisine enfin à son rythme des plats pimentés, où l'heure de l'apéro s'étend jusque tard, où l'on parle d'elle pendant des soirs, où l'on ne modère plus sa voix ni ses éclats de rire, et où l'on fume dans le salon.
Quelques heures à classer les petits papiers découpés, à nettoyer le nouveau bureau déjà peint en mauve au feutre à doigt, à refaire le lit, à ranger les petits vêtements qui grandissent dans les alvéoles blanches, à réfléchir à ce rideau qui allongerait les grasses matinées, à prévoir le classeur à coloriages et à passer un dernier coup de balai avant que le manque soit trop fort et qu'il me chasse de la chambre claire sous la mansarde.
Et puis après, on laissera la lumière s'engouffrer dans les vélux, histoire de compter au pied de l'escalier, combien encore de couchers de soleil avant que Mamzelle revienne ? On s'abstiendra de monter là-haut, où les doudous ne dorment plus et où les poupées ne dansent guère, dans cet endroit déserté de ses histoires. Tous ces témoins de la vie joyeuse qu'on se fait à trois, soudain figés, vidés, effrayants. Les pans tranchants des boîtes à souvenirs qui me coupent les doigts, qui me saignent le coeur.
Encore quelques heures...
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