Il compte et recompte, les jours, les semaines et les années. Son image de l'équité qui lui ferait presque croire, quand il se laisse aller, qu'on peut tout partager en deux, même un enfant. Il compte les biens qu'il possède, ceux qu'il n'a plus mais qui ont dû se muer en montagnes dorées sur lesquelles il imagine qu'il s'assoit, à la fin de ses journées de travail, pour compter et recompter les petites pièces, et les paysages qu'on voit de là-haut et qui sont peut-être plus gais. Alors il s'agrippe à sa calculatrice, compte et recompte froidement ce qu'il a et qui parfois appartient à l'autre, mais chut ! C'est pas sa faute. Il faut le comprendre. Son bonheur est parti en claquant la porte, dans un fracas étourdissant. Il en ressent encore l'onde de choc, tous les soirs en rentrant.
Peut-être qu'il essaie mesurer ce qui lui a échappé, entre cet avant et cet après qu'il voudrait figer. Peut-être qu'il a besoin de cette rigidité pour regarder le passé une dernière fois avant de l'envelopper dans son blanc linceul.
Il ne voit pas le masque effrayant qu'il enfile pour pratiquer l'autopsie financière de ces années parcourues ensemble. Le rictus satisfait qui lui vient malgré lui quand je lui rappelle le vol dont il s'est rendu coupable. Il ne peut deviner mon cœur qui se rétracte et mes souvenirs qui frissonnent. Si seulement il avait su compter avant ! Compter le nombre de nuits sans sommeil où lui dormait sur toutes ses oreilles, les ombres inquiètes qui passaient dans le regard de mes proches, le nombre d'hommes qui ont traversé ma vie comme dans un songe alors que notre couple se délitait, tous mes accès de larmes, le nombre de soirées passées côte à côte et chacun dans un monde à part, bien délimité, le nombre de celles que j'ai passé à cuisiner, pour un nombre de repas à produire chaque soir après ma journée de travail, le nombre de discussions qu'il a refusées, le nombre de dénis dont il m'a frappée, le nombre d'enfants que l'on n'a pas eu, le nombre de fois où je les ai fui.
Je m'en rends compte en l'écrivant : auparavant, c'est moi qui faisais les comptes. Moi qui reprochais. Moi qui souffrais.
En regardant bien en face toute la vie qui hurle derrière les petits chiffres sages, il aura peut-être une chance de comprendre, de ne pas enterrer vivant ce passé à la fois si fragile qu'il se laissera faire sans broncher, et si grand qu'il saura revenir le hanter. Et le cauchemar de revenir s'inviter dans sa réalité.
Ce que je suis à deux doigts, certains jours, de lui souhaiter.

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