Mercredi 2 avril 2008

Je ne sais pas où il est, je ne sais pas qui a eu cette brillante idée ni qui a pris la photo, mais si je savais où le trouver, j’y courrais derechef. Retrouver ces couleurs pour de vrai, enliser mes pieds dans le sable jusqu'à ce que mon souffle court ralentisse mes jambes. Me jeter sur le sable frais, y enfouir mes doigts. Laisser mes cheveux au vent, comme la dernière fois. Je comprendrais que là, le désert ne s'arrêterait pas sur le déferlement des vagues. Le ciel s'épaissirait  au soleil couchant, juste comme sur la photo. Les voiles pressées me dépasseraient dans un sifflement, sans me voir. Ce serait l'heure où les hommes juchés sur leurs chars rejoindraient le campement. L'heure incertaine où ils chercheraient la voile têtue montée au zénith, avant que la nuit les suprenne, et avec elle le froid, la peur, la solitude sacrée du désert. Il en resterait peut-être un pour s'allonger sur un carré de la toile qui l'aurait porté d'un souffle d'air jusque-là. J'imagine sa reconnaissance, ses tremblements, la faim qui tenaille, la nuit entrecoupée, le silence envahissant et la chapelle du firmament. Sous le bivouac, tous les autres, la discussion qui se veut rassurante, on le retrouverait bientôt, demain à l'aube, s'il le faut on partirait tous azimuts chercher le compagnon égaré. Foin de la course, on n'est pas si futile, la nuit au milieu du désert. J'imagine le repas qui plombe, les yeux qui piquent un peu, le feu qui réchauffe les doigts une dernière fois, le sac de couchage et les respirations qui s'assoupissent les unes les autres.
Alors non, je ne sais pas qui a pris cette photo, je ne sais pas qui a pensé ce périple... Mais je voudrais bien d'une téléportation suivie d'une pastille bleue qui me ferait caméléon. Me transformer en tas de sable frais sous le vent, juste pour ce soir, dans ce crépuscule vécu en pensant à Papa, au fin fond de son désert, sous sa voile, ou bien dessus, peut-être...

(Humeur du soir et sablier de printemps, amorce 10 et dernière signée Samantdi... merci, merci, merci...)

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Mardi 1 avril 2008
Notez, je vous prie, que j’aurais résisté longtemps avant de finalement céder sur un malheureux coup de tête hier soir dimanche, aux alentours de minuit. C'est une drôle d'heure, ou un drôle de jour, à moins que ce soit le fait de replonger à cette heure-là ce jour de la semaine ? Toujours est-il que la conjonction de la date, de l'heure et de l'évènement me conduisent invariablement à cette sensation amère de non-sens. J'aurais pu choisir un autre moment. Après ces cinq ans, comment ai-je pu encore ressentir le manque et ses affres, à ne pouvoir différer ce geste tant de fois répété, qu'il est resté machinal, comme ancré dans mon corps ?
Nous sortions d'une répétition, et je terminais un week-end assez souriant pour me faire oublier la semaine grisâtre qui l'avait précédé. (Voyez, mardi, par exemple, cela aurait paru plus logique, après cette réunion désastreuse, ces mots malheureux et la porte qui se referme en claquant... mais non, j'ai bien eu une petite pensée coupable, je l'avoue, mais pas l'intention de la mettre à exécution.)
Dimanche soir après la répétition, rien n'aurait pu anticiper mon geste insensé, ce mouvement du poignet vers Alex qui sortait son paquet, son regard surpris, ses yeux navrés qui prolongeaient un "Non..." secoué de la tête... Mon regard en réponse, la moue de ma bouche. Le scénario muet s'est reproduit encore une fois, puis le frottement du briquet m'a offert ma première taffe depuis cinq ans.
Il n'y a pas idée de se remettre à fumer un dimanche soir, sous une lune ronde, alors qu'on sort d'une répétition de théâtre... Mais comme on ne sort jamais réellement des filets d'une ancienne addiction, je crois que je me suis prise au piège de mes tentatives d'évasion, de cette confiance en ma résistance qui s'est tissée après les premières semaines de sevrage, et du quotidien répétitif. J'ai baissé la garde sans m'en apercevoir, et je fumais avec délices une clope râpeuse qui allait me tatouer cette odeur honnie entre toutes pendant plusieurs heures.
Je ne suis pas fière de moi. C'est pourquoi cette fois, j'ai décidé en pleine conscience de la date à laquelle je m'autoriserai à replonger mes doigts dans un paquet et à porter leur butin à mes lèvres.
Ce sera dans cinq ans, un dimanche, et à minuit.

(Amorce 9 par Samantdi du Sablier du printemps.)

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Lundi 31 mars 2008
Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais... Il était tel que je l'imaginais, tel que je le voyais dans les films ou que les livres me le décrivaient - l'horizon. Aussi droit et stable que j'étais voûtée et tremblante. D'un coup, en me redessant de toute ma hauteur, je le vis. Et lui, aussi. Il me dit que la vie était là, tout autour de moi, et qu'il ne servait à rien de regarder constamment ses pieds. J'avais tout à réapprendre. La couleur du ciel, les bruits de la rue, le contact de la pluie sur mon visage... J'ai acheté un appareil photo parce que même en me tenant bien droite et les yeux grands ouverts, je n'arrivais à voir qu'une partie de la scène qui se déroulait sous mes yeux. N'écoutant que mon instinct, je photographiais à la volée chaque instant qui m'arrêtait. Plus tard je découvrais sur un écran lumineux les mille détails de cette vie que j'arpentais.
C'est ainsi que j'ai croisé un jour le regard de ma boulangère. Sur une photo floue, son visage apparaissait comme voilé d'une tristesse insondable. J'ai commencé à lui sourire dans les yeux, en lui commandant ma baguette. La première fois, elle ne répondit pas, gardant son visage triste et ses yeux un peu perdus. Mais déjà, j'avais envie de recommencer. Au fil des jours, elle se dérida. J'avais l'impression que nous nous offrions à chaque fois une minuscule étincelle de joie.
Je n'en avais pas tout à fait conscience, mais après l'horizon, les arbres et la ville, je commençais à voir les autres...
C'est à ce moment-là que tu m'es apparu, je veux dire, tel que je ne t'avais jamais vu. Quand avais-je cessé de regarder ces yeux ? D'un coup ils me transperçaient comme des rayons laser. Pourquoi t'imaginais-je si grand ? Je ne serais pas si perdue que ça entre ces bras. Il n'y a que tes mains qui me semblaient familières. C'est peut-être pour ça que ce fameux après-midi, j'en ai pris une dans la mienne. Ton regard m'a perforée. Je ne savais plus que sourire, pourtant j'ai dû arrêter, parce que tu étais en train de m'embrasser...

(Troisième participation au Sablier du Printemps de
Kozlika, sur l'amorce 8 qui nous vient d'Agaagla. Merci à toutes les deux !)

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Dimanche 30 mars 2008
L'humanité se divise en deux camps bien distincts que tout oppose irrémédiablement.
La ligne de fracture passe très précisément au milieu de la table de ma salle à manger...
D'un côté, on parle fort, on rit à gorge déployée, on bouscule les convenances, mais c'est parce qu'on est si contents, pas vrai ?
Pas tout à fait pour l'autre côté de la table, où l'on s'évertue à faire passer les plats chauds en ramassant ce qui tombe par terre avant que Bébé ne s'en saisisse pour le manger, à débarrasser la table en même temps qu'on sert le dessert, à laver les douze assiettes du service en retenant du pied droit le chien affamé qui veut se servir directement dans la poubelle. Cinq ans qu'ils se sont installés près de chez nous "Pour pouvoir vous décharger avec les petits". Ce qui semble signifier qu'ils doivent s'obliger à venir tous les dimanches déjeuner autour de notre table, articuler trois gouzi-gouzi et se faire servir un repas gargantuesque.
Ils se re-servent trois fois pendant que mes nerfs vrillés par tout ce bruit nouent mon estomac qui ne me permet plus qu'une feuille de salade.
Ils rient du chaos de jouets que les enfants profitent de joncher dans le salon pendant que les adultes sont occupés ailleurs, alors que le désordre nous donne le bourdon.
Après ces agapes, ils n'attendent plus que la promenade digestive, là où le regard de mon mari me parle de cette poignante envie de solitude, de rangement, et peut-être, avec de la chance, d'une petite sieste. Ça ne sera pas pour cette fois : là, on part se geler dans les bois.
Ce n'est pas que je ne les aime pas. Ils sont drôles et pertinents, vivants, aimants. C'est juste qu'à force de ne pas voir la vie du même angle, on finit par vivre, eux et nous, sur des planètes différentes. Leur dictionnaire ne contient pas les mêmes définitions que le nôtre. Les valeurs, les couleurs diffèrent dans leur monde.
Un jour je me mettrai avec eux, de l'autre côté de la table. Bébé aspirera les miettes, ce sera toujours ça de moins à nettoyer. Les assiettes seront en carton, ou bien on mangera à la mode tunisienne, comme ils nous l'ont racontée, un plat unique au centre de la table et chacun qui y va de son coup de fourchette. Le plat sortira du four un peu carbonisé ou déjà trop froid, et ce sera bien quand même. J'effectuerai le moins de trajets possibles à la cuisine, celui qui énoncera le premier l'objet manquant sur la table aura pour mission d'aller le chercher. Pour passer la barrière de playmobils on pourra se jucher sur le camion en plastique de mon fils aîné. Et je ne m'absenterai plus, à moins que le sujet de conversation qui m'intéresse soit épuisé.
La table de ma salle à manger va devenir un bon moyen de voyager à moindre frais...

(Seconde participation pour moi au Sablier du printemps de Kozlika
, aujourd'hui c'était l'amorce 7.)

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Samedi 29 mars 2008
Ça y est enfin. Cela fait des semaines que je pense à ce moment. Comme le dit le dicton coréen, « le meilleur moment quand on fait l'amour, c'est quand on monte les escaliers ». Un bordel monstre règne dans et sur mon bureau. Rien à battre. Autre chose à régler, et d'urgence. Allumer l'ordi, vite vite. Le système d'exploitation fait son travail, pendant que je tape du pied. Mon coeur fait des bonds alors que s'affiche le fond d'écran du bureau. Se loguer, taper l'armada de mots de passe protégeant mon accès. Je l'ai bétonné, lui. Il ne faudrait pas qu'on sache, qu'on voie. Personne ne doit pouvoir pénétrer l'antre de mes dossiers. Un seul regard indiscret gâcherait toutes ces semaines de maturation. Je n'aurais alors plus qu'à rentrer chez moi, penaud, jeter tous les brouillons de scénarios, les fiches des personnages, les schémas de l'intrigue. Même la chute, qui m'est apparue presque d'emblée, et pour laquelle je sais qu'il n'y aura pas une virgule à changer. Quand j'ai été presque prêt, je me suis demandé où allait s'engager le processus d'écriture proprement dit. Pas dans l'appartement, les personnages y sont déjà trop familier, ils prennent trop de place et je ne pourrai pas respirer. Pas à la bibliothèque, à cause des regards au-dessus de mon épaule. Il y a toujours quelqu'un pour ne pas pouvoir s'en empêcher. En désespoir de cause j'ai pensé à l'endroit le plus insolite qui soit, mon lieu de travail. Là, je pourrai caser mon histoire, la délimiter de mes horaires, maîtriser son rythme à celui des arrivées des autres employés. Je serai là plus tôt tous les matins, il faudra juste faire en sorte que personne ne se doute de rien. Si un collègue matinal me demande ce que je fais là, je répondrais que je viens juste d'arriver, ou que je prépare mes vacances, ou encore que j'avance sur un dossier épineux. Je préparerai dans la voiture mon prétexte vaseux. Ils n'auront jamais idée de ce qui va pousser sur le document Word que je m'apprête à ouvrir. Des gens qui vivent, dorment, s'émeuvent et s'abrutissent, qui râlent mais participent, se tuent à leur vie en laissant s'envoler leurs rires. Des lieux, des rencontres, des hasard que l'on maudit ou qui font bien les choses, des fleurs qui poussent et des arbres qui abritent. A bien y réfléchir, je n'aurais pas pu trouver meilleur endroit pour faire germer mon livre, que cette pièce parallélépipède rectangle, sur ce bureau aux angles droits et à la lumière crue, sur cet écran de pixels, dans cette machine logique et binaire. Je suis saisi par l'évidence... j'ai trouvé mon cadre.
Chapitre 1.

Ceci est ma participation au
Sablier du printemps (amorce 6) que je viens de découvrir chez Kozlika.

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Vendredi 7 mars 2008
Sur la plage. Il n'y a personne autour. Seuls les grains de sable se soulèvent au gré des rafales. Je me ramasse un peu plus sur moi-même. Mes yeux partent au loin.
Je vois... Les volutes de l'écume. Même sur cette plage abandonnée, dans ce décor gris et beige, pas un instant ne ressemble au précédent, et le suivant surprendra encore. Circonvolutions, courants, tourbillons. Rien n'est figé, je tremble. Et ferme mes yeux.
J'entends... Le vent et les vagues. Un mariage improbable, à quelques encâblures de la grève. Des échos de leur vie commune échouent à mes oreilles. Les chuchottements humides de l'eau qui se retire, ses doux grondements lorsqu'elle carambole. Tentative de rythme toujours épuisée. Les rafales fortes et courtes se succèdent, aiguillonnant les courants. La mer n'en finit pas d'essayer d'obéir aux caprices du vent.
L'attente immobile se fait insupportable, je me lève et secoue mes vêtements des grains de sable qui sont venus s'y nicher. Je vais marcher un peu. Accompagner de mes pas le temps qui passe. Ça ou autre chose... L'angoisse continuera de déferler dans ma tête, elle écrasera mon corps de ses rouleaux et me tordra consciencieusement, jusqu'au sanglot. Je serai sur la plage ou ailleurs, debout, en marche. Offerte aux moments et à leurs fascinantes évolutions. Ça ou autre chose...

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Mardi 5 février 2008
Il y a quelques jours, j'ai raconté, ailleurs, un épisode de l'époque de mon exil parisien. Le billet a disparu, mon commentaire aussi, et l'envie d'en parler m'a de nouveau saisie... Je vais vous raconter les menues douleurs de mes retours dans la ville où j'ai grandi, cette ville remplie à craquer de souvenirs qui ne sont pas doux doux, cette ville que j'appelle mienne, depuis toujours.

Ça commençait par une idée ocre et orangée, les yeux dans le vague. Les économies que je comptais et dont j'allais me délivrer dans un guichet froid. Les amis que je prévenais, l'attente que je réchauffais de ma joie. Des trajets, je ne garde que le souvenir des nuages qui s'écartent juste assez pour que l'on puisse distinguer les toits, de la couleur de la terre dont on les fabrique. Celui du ruban de l'autoroute qui, en haut du vallon, offre le spectacle de la ville effervescente. La voix assourdie qui scande "Matabiau, Matabiau. Terminus de ce train...". Et à chaque fois, mon coeur qui bondit, comme si cette surprise-là devait toujours rester entière, quel que soit le temps que je devais mettre à m'y préparer.
Je revenais toujours à Toulouse dans un sursaut.

 
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