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Publié le par Caco

J'ai 8 ans et tous les jours, attablée devant une table de formica parmi mes camarades de classe, je regarde au travers d'un verre orange ou transparent, l'âge qui me fera rêver pendant les minutes précédent le service du repas. Mes copines font pareil, et la plus âgée du jour flambe un peu. Etre grande : un état mystérieux qui nous fait un peu rêver. On ne sait pas ce qu'on fera, mais c'est sûr, on ne se regroupera plus dans cette salle bondée et bruyante, entièrement soumises aux ordres que les grosses dames de la cantine nous aboient comme pour rameuter un vulgaire troupeau de moutons. Le temps est bien long à nous grandir, et celle que le hasard a élu par un nombre plus important, on a un peu l'impression qu'elle sera grande avant nous, qu'elle se tirera de là des millénaires avant que nous puissions nous échapper aussi de notre condition d'enfant. Parfois on tombe sur un petit chiffre minuscule avec un pincement au coeur : on s'imagine régresser jusque cet âge que l'on ne connaît plus que par l'intermédiaire des frères et soeurs - les siens propres, ou ceux et celles des autres. On annonce piteusement son score, ajoutant bien vite que c'est pas possible. On ne peut que grandir - tous les adultes nous l'ont confirmé un jour ou l'autre.

J'ai 18 ans et je continue discrètement de scruter le fond de mon verre. Autour de moi, d'autres enfants grandis ont choisi de jouer les prolongations, veillant au bon déroulement des repas. Avec un peu plus d'humanité que le lot qui nous avait été attribué des années auparavant. Nous sommes plus nombreux à assurer cette tâche, nous sommes plus conscients peut-être aussi. Des étudiants, des mères de famille qui arrondissent leurs fins de mois... Pour la plupart d'entre nous, encore tournés vers cette vie à conquérir loin du fracas des couverts dans les salles collectives.

J'ai 27 ans et il m'arrive par périodes de déjeuner au restaurant d'entreprise. Mes collègues autour de la table ont beau être triés sur le volet, les assiettes s'entrechoquent toujours, le brouhaha se répercute sur les murs nus et mon regard se perd dans le monde gris-bleu, au-delà de la transparence du verre où plus aucun âge ne s'inscrit. Il y a encore plus de monde, il y a encore plus de bruit que dans les cantines d'antan. Toutes ces vies qui fuient leur activité à la même heure pour se retrouver, chacun au milieu de tous dans cette absurde promiscuité. La foule m'oppresse vite ; je retourne au bureau des RH pour rendre ma carte contre des tickets-restaurants.

J'ai 34 ans et mon activité me permet toute latitude pour ce qui touche au lieu et aux autres modalités de l'exercice de mon appétit. J'ai déserté les masses froides pour un endroit quelque peu solitaire - du moins aux heures où je l'investis. J'ai fui un mouvement global et puissant qui avait fini par m'engloutir toute entière. Je suis un peu plus libre, et un peu plus contrainte en même temps. Mais les contraines sont différentes, et je trouve là l'espace dont j'ai besoin pour me mouvoir, respirer, manger, dormir... sereinement. Je n'interroge plus le fond de mon verre : j'ai l'âge de regarder la vie par où bon me semble, et parfois même de la trouver belle.

Publié dans les yeux ouverts

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Nadael 22/06/2009 14:02

J'oubliais...chouette bannière!Avant de lire le texte, j'avais cru voir une boule de sapin de noel!

Caco 23/06/2009 22:29


Ah toi aussi tu penses déjà à Noël ou bien ?! ;)


Nadael 22/06/2009 13:59

Très joli texte...A chaque repas ici nous avons droit à la petite ritournelle : " Il y a quel numéro dans ton verre, maman, et toi papa?"C'est marrant à quel point il y a des petites choses qui ne changent jamais...moi aussi à 8 ans je lisais le numéro au fond de mon verre...ça fait partie de ces petites choses complètement inutiles, anodines que notre mémoire pourtant retient...Très joli texte...

Caco 23/06/2009 22:27


C'est "drôle" je me demande toujours ce qu'on trouve joli dans mes textes (et/ou moins joli, voire moche, lourd, alambiqué, mièvre, etc...)


cecile 20/06/2009 16:28

Tu as quel âge au fond de ton verre ? (les enfants adorent jouer à ça... et ça m'amuse de voir ce rituel traverser les générations...)

Caco 23/06/2009 22:28


Même les verres n'osent plus me parler d'âge figure-toi ;)


Mema 20/06/2009 10:40

Les mots, les images... Tout est toujours aussi beau ici

Caco 23/06/2009 22:29


Et tes commentaires toujours parfumé de l'air de chez toi... merci à vous tous de faire de cet endroit mon amarre.