Longtemps j'ai baissé la tête et hâté le pas dès les premières gouttes. Je me souviens de leurs empreintes sur mes lunettes, de la course perdue d'avance que j'engageais quand même, de la texture
des trottoirs, du miroitement du bitume sous les phares des voitures. Cela ne s'est guère amélioré en région parisienne, bien que les déplacements souterrains préservent bien des douches
impromptues. D'autres inconvénients suivaient cependant, dont l'impression d'être enfermée dans une étuve, et les paysages irréels dont les vitres se paraient, entre buée, tracés de goutelettes et
ombres dessinées par les corps qui s'appuyaient.
Et puis un jour, quelque chose a vacillé. C'était après une journée contrariée et mille invectives contre un ciel qui ne décolérait
pas. L'Homme revenait de ses bois, trempé de pied en cap ; il me répond tranquillement "C'est bon pour la végétation...". Interdite, j'ai longtemps réfléchi : si c'est bon pour la
végétation (et pour les nappes phréatiques), c'est donc directement bon pour l'air que je respire, pour ce que je mange, pour ce que je bois.
Lentement mais sûrement, mon regard a changé.
Et Mamzelle qui s'obstinait à nommer la pluie "l'eau du ciel".
A présent les premières gouttes me font redresser la tête et diminuer la séquence de mes pas. Le temps ralentit, je regarde les passants courir, plisser les yeux et ouvrir de sombres parapluies.
L'eau frôle mes cils, chante sur les arbres, tinte sur les toits. Elle forme des flaques où bientôt des enfants sauteront en criant de joie. J'avance en frissonant, comptant sur ma peau chaque
goutte de vie au présent. Je marche toute entière dans la pluie, et je souris...
vos mots