Je ne sais pas où il est, je ne sais pas qui a eu cette brillante idée ni qui a pris la photo, mais si je savais où le trouver, j’y courrais derechef. Retrouver ces couleurs pour de vrai, enliser
mes pieds dans le sable jusqu'à ce que mon souffle court ralentisse mes jambes. Me jeter sur le sable frais, y enfouir mes doigts. Laisser mes cheveux au vent, comme la dernière fois. Je
comprendrais que là, le désert ne s'arrêterait pas sur le déferlement des vagues. Le ciel s'épaissirait au soleil couchant, juste comme sur la photo. Les voiles pressées me dépasseraient dans
un sifflement, sans me voir. Ce serait l'heure où les hommes juchés sur leurs chars rejoindraient le campement. L'heure incertaine où ils chercheraient la voile têtue montée au zénith, avant que la
nuit les suprenne, et avec elle le froid, la peur, la solitude sacrée du désert. Il en resterait peut-être un pour s'allonger sur un carré de la toile qui l'aurait porté d'un souffle d'air
jusque-là. J'imagine sa reconnaissance, ses tremblements, la faim qui tenaille, la nuit entrecoupée, le silence envahissant et la chapelle du firmament. Sous le bivouac, tous les autres, la
discussion qui se veut rassurante, on le retrouverait bientôt, demain à l'aube, s'il le faut on partirait tous azimuts chercher le compagnon égaré. Foin de la course, on n'est pas si futile, la
nuit au milieu du désert. J'imagine le repas qui plombe, les yeux qui piquent un peu, le feu qui réchauffe les doigts une dernière fois, le sac de couchage et les respirations qui s'assoupissent
les unes les autres.
Alors non, je ne sais pas qui a pris cette photo, je ne sais pas qui a pensé ce périple... Mais je voudrais bien d'une téléportation suivie d'une pastille bleue qui me ferait caméléon. Me transformer en tas de sable frais sous le vent, juste pour ce soir, dans ce
crépuscule vécu en pensant à Papa, au fin fond de son désert, sous sa voile, ou bien dessus, peut-être...