La nuit était, pour nous, magique. Les mille visions et rumeurs du jour se faisaient plus rares, plus abordables. Elles se
décantaient, se scindaient, cessaient de s'embrouiller, et des choses se produisaient dans l'ombre qui n'auraient jamais eu lieu au soleil. Quoi de plus habituel que de converser la nuit avec un
réverbère ? Faites-en autant de jour, et on appellera l'ambulance.
"J'aime bien le soleil, dit Anna, mais il éclaire si fort qu'on ne voit pas très bien."
Je tombai d'accord. Le soleil est parfois si éblouissant qu'on en est aveuglé. Mais ce n'était pas ce qu'elle voulait dire.
"Ton âme, elle va pas loin, le jour, parce qu'elle s'arrête à ce que tu vois."
"Tu crois que ça veut dire quelque chose ?"
"La nuit, c'est mieux. Ça étire ton âme jusqu'aux étoiles. Et ça, dit-elle lentement, c'est très très loin. La nuit, rien ne t'empêche de sortir. Comme tes oreilles. Le jour, il y a tellement de
bruit que tu n'entends rien. La nuit, si. Elle t'étire."
Anna et Mister God, Fynn
Seuil, 1976
~
J'ai toujours échoué à décrire l'ivresse qui me gagne la nuit. Cette petite fille met des mots bien proches sur mon ressenti. Et là je suis bouleversée - ainsi je pourrais partager ces sensations
avec mes soeurs et frères humains !? Il ne s'agirait alors pas d'un simple ressenti, mais d'une expérience qui nous dépasse et nous transcende ?...
Comme le soleil, au matin, change la glace en eau, il nous laisserait changer d'état, en rangeant ses rayons derrière l'horizon.
(Et vous, la nuit... ?)
Bon sinon, la nuit qui étire les gens, c'est très bien dit.