Je reviens à ce livre dont je vous ai déjà présenté un extrait.
Durant leur périple, le groupe de lapins a rencontré différentes garennes, organisées de façons très différentes. L'une de ces sociétés a retenu mon attention à bien des égards, et me semble
présenter bien des similitudes avec la nôtre. D'ailleurs l'extrait qui suit éclaire certaines de mes interrogations d'un jour nouveau...
Mais je vous laisse lire d'abord !
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Il était une fois une belle garenne au bord d'un bois, surplombant les prairies d'une ferme. Elle était grande et grouillait de
lapins. Puis un jour, ceux-ci eurent les Yeux-Blancs, devinrent aveugles et moururent. Comme toujours, quelques-uns en réchappèrent. La garenne fut donc décimée. Un beau matin, le fermier se dit :
"Je pourrais faire prospérer ces lapins ; ils enrichiraient mon domaine, leur chair et leur peau seraient pour moi. Pourquoi se donner la peine d'élever des lapins au clapier ? Ils sont très bien
là où ils sont." Il fit la chasse à tous les vilou - aux prétor, aux hombou, aux hermines et aux hiboux. Il déposa de la nourriture, mais pas trop près des terriers, pour que les lapins prennent
l'habitude de courir à travers ses champs et son bois. Puis il tendit des lacets ; pas trop : suffisamment pour attraper les lapins dont il avait besoin, mais en évitant soigneusement de les
effaroucher ou de détruire leur garenne. Ils devinrent gros et vigoureux et se portèrent à merveille, car il veillait à ce qu'ils eussent d'excellentes choses à manger, surtout en hiver, et qu'ils
n'eussent aucun sujet de crainte - sauf le noeud coulant qu'il dissimulait dans la haie et sur le sentier du bois. Ils vécurent donc comme il l'entendait, et tout le temps quelques-uns
disparaissaient. Ils devinrent différents à beaucoup d'égards, différents des autres lapins. Ils n'ignoraient rien du sort qui les attendait. Mais même entre eux, ils faisaient comme si de rien
n'était, car la chère était exquise, ils étaient protégés et ils n'avaient rien à craindre, sauf un seul danger, qui frappait ici ou là, jamais au point de leur faire peur et de les contraindre à
quitter leur canton. Ils oublièrent les moeurs des lapins sauvages. Ils oublièrent Shraa'ilshâ, n'ayant que faire désormais de malices ni de ruses, puisqu'ils vivaient sur les terres de l'ennemi et
lui payaient un cruel tribut. Ils découvrirent des arts merveilleux pour remplacer les subterfuges et les récits de l'ancien temps. Ils dansaient pour saluer rituellement leurs visiteurs. Ils
chantaient comme les oiseaux et gravaient des formes sur les murs. Tout cela ne les aidait qu'à passer le temps, à se répéter à eux-mêmes qu'ils étaient des créateurs magnifiques, la fine fleur de
toute la gent lapine, des êtres plus intelligents que la pie. Ils n'avaient point de Maître de garenne. A quoi bon d'ailleurs ? Celui-ci doit être un autre Shraa'ilshâ pour ses compagnons et les
préserver de la mort. Or sur ces terres, la mort n'avait qu'un seul visage, et quel Maître de garenne aurait su la conjurer ? Mais Krik leur envoya à la place de singuliers poètes, beaux et
morbides comme la galle du chêne et comme le bédégar de l'églantier. Et ne pouvant supporter la vérité, ces chanteurs, qui auraient su en d'autres circosntances faire preuve de sagesse, furent
écrasés sous le poids du secret terrible de cette garenne jusqu'à ce qu'ils finissent par régurgiter de splendides extravagances - chantant la dignité et la résignation, et tout ce qui pouvait
accréditer l'idée que le lapin aimait le fil de lumière. Mais il y avait une règle absolue, une règle inviolable, personne ne devait jamais demander où était un autre lapin, et quiconque se
risquait à prononcer le mot "où ?" ailleurs que dans une chanson ou un poème, devait être réduit au silence. Quant à parler ouvertement des lacets, c'était un crime intolérable, dont le châtiment
était le coup de griffe ou la mort.
Richard Adams
Les Garennes de Watership Down
Rex Collings Ltd., 1972
Flammarion, 1976
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"Shraa'ilshâ" est un lapin, ou plutôt le lapin de la mythologie des garennes sauvages. Il arrive toujours à ses fins, qu'il s'agisse de piller un potager sous garde rapprochée ou de
protéger son peuple de la guerre. Ses aventures intègrent aussi les bons tours imaginés par un Maître de garenne bien vivant - parce que les lapins sont très malins, on ne le sait pas toujours.
Ainsi les récits qui en découlent mêlent-ils légendes et faits divers. Shraa-ilshâ est donc en fait le personnage phare de toute la tradition orale de la garenne sauvage.
"Krik" est leur Dieu - l'incarnation du soleil.
Le "fil de lumière" est le piège, probablement fait de fil de métal, une matière inconnue des lapins, une "chose d'homme" qui brille à la lumière.
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Le passage des lapins dans cette garenne me laisse un champ de questions, un peu en
friche... Quel est le prix de la sécurité ? La place de la mort dans ce type de vie, disons, sécuritaire ? Je comprends dans l'histoire ci-dessus que les tabous existent pour dissimuler ce qui
menacerait l'équilibre du système dans lequel ils naissent.
Et surtout, cette histoire évoque la naissance et le développement des arts. Ce qui est bien avec l'art et la culture, c'est que plus on se penche sur eux, plus on se rend compte à quel point on ne
sait rien. Je crois savoir que les arts sont nés dans les grottes, et que les fresques préhistoriques représentaient les besoins des tribus humaines (troupeaux, chasses victorieuses) et étaient
liées au sacré (dessinées pour protéger, porter chance).
Aujourd'hui nos préoccupations sont différentes, et toutes les formes d'expression artistiques ne se rapportent pas forcément à la sécurité, à l'alimentation ou nos autres besoins de base. J'y vois
autre chose en tous cas : toutes formes d'émotions, qui ne sont pas forcément provoquées par leur (non-)satisfaction.
L'idée que l'asservissement à un système et aux tabous qu'il véhicule pourrait sous-tendre ses expressions artistiques, est nouvelle pour moi.
Et sans que je sache pourquoi, elle m'interpelle...
Que dites-vous de tout cela ?
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