Dimanche 3 février 2008
Je tiens un livre fabuleux entre les mains. Il relate l'aventure sauvage et pénétrante de quelques lapins en mal de garenne, chassés par l'homme et ses lotissements de parcelles.
Voici le premier extrait que je voulais partager avec vous.

~

La pleine lune, déjà bien haut à l'est dans le ciel sans nuage, enveloppait de sa clarté les solitudes du coteau. Pour nous, le jour n'est pas ce qui chasse l'obscurité. Le jour, lors même que le soleil n'est voilé par aucun nuage, nous somble l'état naturel de la terre et de l'air. Quand nous pensons aux collines, nous les voyons en plein jour, de même que nous ne nous représentons jamais un lapin sans sa fourrure. Le dessinateur Stubbs imaginait le squelette qui se trouve à l'intérieur du cheval, mais la plupart d'entre nous oublient son existence : de même, nous concevons rarement les collines sans le jour, alors que le jour ne fait point partie des collines et que le cuir fait partie du cheval. Le jour va de soi. Mais non le clair de lune. Le clair de lune est inconstant. La pleine lune décroit et puis revient. Les nuages peuvent l'obscurcir bien davantage qu'ils n'obscucissent la lumière du jour. Nous ne pouvons nous passer d'eau ; nous nous passons de la cascade. Celle-ci, lorsque nous la rencontrons, est un surcroît, une parure. Il nous faut le jour, chose utile de ce fait, mais non le clair de lune. Celui-ci, quand il descend, ne satisfait aucun besoin. Il transforme. Il se pose sur les talus et les prairies, et sépare la longue tige de sa voisine ; d'un seul monceau de feuilles roussies, toutes couvertes de givre, il fait une myriade de pétillants éclats ; il file son trait tremblant le long des ramilles humides comme si la lumière elle-même était ductile. Ses longs rais blancs et durs versent entre les hêtres leur clarté qui pâlit à mesure qu'elle s'éloigne, la nuit, dans le coeur des futaies voilées de poudre et de brouillard. Au clair de lune, deux arpents d'agrostis, dont les tiges rugueuses, hirsutes comme le crin des chevaux, ondulent à hauteur de cheveille, semblent un golfe houleux tout creusé de replis et de trous ténébreux. Le tapis est si dru et si serré que même le vent ne peut l'agiter, mais c'est le clair de lune qui paraît le pétrifier. Le clair de lune ne va jamais de soi. Il est comme la neige, ou la rosée des matins de juillet. Il transforme ce qu'il recouvre, et ne le révèle pas. Sa pâleur même, tellement plus blême que celle du jour, nous invite à penser qu'il s'est surajouté à la colline pour lui donner, l'espace d'un instant, une propriété singulière et merveilleuse que nous devons nous empresser d'admirer, car elle est vouée à disparaître en peu de temps.

Richard Adams
Les Garennes de Watership Down
Rex Collings Ltd., 1972
Flammarion, 1976
~

J'ai redécouvert le clair de lune à la faveur de cette promenade, et je ne suis pas loin de penser qu'il s'agit d'une des plus belles choses qui me soient arrivées l'année dernière. Je souhaite renouveller l'expérience cette année - guetter le prochain clair de lune, et m'aventurer sous sa lumière argentée, les yeux écarquillés. Même si je suis fatiguée, même si j'ai des choses à préparer. Cette beauté n'attend pas. La vie n'arrête pas de passer, pendant que je me croûle sous la répétition des mêmes gestes, jour après jour, clair de lune après clair de lune. Une course éperdue qui n'a aucun sens, si je ne vois qu'elle. La beauté du monde me guide depuis des années. Cela doit continuer...


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commentaires (5)   

Commentaires

Oh ! Les garennes de Watershipdown ! J'ai a-do-ré !
Bonne promenade sur les traces du lapin visionnaire et de ses copains. tiens, si le le relisais !
commentaire n° : 1 posté par : Ariane le: 03/02/2008 20:47:16
Moi aussi j'ai adoré ! :)
réponse de : Caco (site web) le: 04/02/2008 15:18:54
chaque jour il y a quelque chose à contempler :
la beauté des choses, la beauté des atmosphères, la beauté de la terre me porte chaque jour un peu plus et c'est bien pour cela qu'il faut faire attention
et pourtant ... je pense à un autre livre dont la beauté m'a marqué en son temps : guetteur d'ombre
commentaire n° : 2 posté par : n-talo (site web) le: 03/02/2008 21:03:36
Je note ! Merci ;)
réponse de : Caco (site web) le: 04/02/2008 15:19:39
Alors, ça y est… tu as mis tes pas dans leurs traces ?! ;-)
Tu n'es pas au bout des surprises que te réserve le singulier voyage que voilà…
commentaire n° : 3 posté par : Isabelle ! le: 04/02/2008 04:31:48
Hi hi, je l'ai dé-vo-ré ce livre ! :)
(Et je vais peut-être le relire dès que j'aurai terminé celui que je lis en ce moment... et que tu connais bien aussi ;) )
réponse de : Caco (site web) le: 04/02/2008 15:20:28
Impressionnée, je suis   :-o
T'as vraiment mis les bouchées doubles, dis donc    ;-)
(1/ À ce point-là ?!   -   2/ Et qui est ???)

À force de farfouiller dans notre bibli, j'ai fini par y dénicher un antique et solennel exemplaire des "Garennes"  (format poche).
Du coup, j'ai mis ma promesse à exécution : le transformer en lecture du soir pour la seule sous notre toit à en bénéficier actuellement.
La taille des chapitres s'y prête à merveille, faut dire !
Pour autant, ça me paraît évident qu'elle est encore un peu jeunette pour apprécier vraiment.
Cela dit, puisqu'elle ne proteste pas haut et fort — ce qu'elle ne se prive jamais de faire quand c'est juste pour elle — je continue…
commentaire n° : 4 posté par : Isabelle ! le: 05/02/2008 03:29:32
Et bien en fait j'ai savouré ce livre pendant presqu'une semaine. Loin de mettre les bouchées doubles, je me suis retenue d'aller trop vite pour mieux savourer ;)
Pas comme Anna et Mister God que j'ai presque tout lu (y compris le début, que j'ai relu donc) pendant le week-end... Il ne me reste que deux chapitres, pauvre de moi !!
Quelle belle idée pour une lecture du soir... une bouffée de vie sauvage avant le pays des rêves...
(Et quel beau cadeau tu m'as fait là ! :) )
réponse de : Caco (site web) le: 05/02/2008 12:58:31
Ça me semble rapide… et je sais pourquoi : le rythme auquel je le lis aujourd'hui à notre pitchoune (à raison d'un chapitre par jour, le point final me semble encore tellement loin !).
Cela dit, si j'interroge mes souvenirs, je crois bien l'avoir dévoré, moi aussi… ce jour pas comme les autres où je suis littéralement tombée sous son charme.

Ah… Anna et (son) Mister God   :-)
Alors, ça y est ???
Ce livre-là aussi figure au nombre de ceux qui m'auront marquée comme peu auront su le faire…

(Juste un échange… une respiration… une circulation que rien ne saurait arrêter…)
commentaire n° : 5 posté par : Isabelle ! le: 06/02/2008 23:34:50

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