casseuse

Publié le par Caco

(en écho à Bergere)

En ce soir de fin d'été, rien ne trouble le quartier résidentiel. Toutes les voitures sont revenues stationner devant  les maisons presque identiques, l'effervescence de la rentrée s'est apaisée, les vies ont repris leur rythme bien rodé.

Je suis assise là, sur un bout de trottoir, le regard perdu. Je me demande comment on peut accepter d'afficher des apparences si lisses, et d'où sortent toutes ces vies aux destins parallèles. J'essaie de penser à la vie des habitants, derrière les volets clos. Une vague d'angoisse me submerge aussitôt. Je réprime à grand-peine mes sanglots.

J'ai 17 ans mais mon coeur pèse plus de cent tonnes d'horreurs cachées. Il paraît que j'ai l'avenir devant moi - j'en rirais si je savais encore le faire. Je ne sais que mon quotidien de sévices, ces années d'insomnies et l'enfer qui m'attend tous les soirs en rentrant. Dans ce nulle part d'autre où aller, derrière les murs ocres de ce pavillon de banlieue-dortoir où résonnent mes cris, depuis plus longtemps que je ne sais me souvenir. Toutes ces années ont saboté les beaux moments que j'ai certainement vécu, au début.

J'ai 17 ans et je sais tout de la violence et du malheur que la vie charie. Le désespoir a fini par me dépasser complètement, emprisonnant les années d'avant, et aussi celles d'après. Il n'est plus qu'un quotidien déchiré de coups, d'humiliations et de caresses hors norme.
De la simple auto-mutilation au plan de destruction global, j'ai le corps couvert de plaies à divers stades de cicatrisation. Elles dessinent la géographie précise des celles de mon âme. Cependant, mon corps cicatrise, lui. La colère, la violence, échouent à s'exprimer dans leur horrible et majestueuse grandeur.

Ce soir, dans la quiétude du quartier somnolent, je contemple ces voitures. A la première occasion je sais que je pourrai les détruire. Que cela me procurera un sentiment de justice, ou de justesse, ou de quelque chose s'en rapprochant. Quand il n'y aura plus que chaos, cendres et débris de verre, quand l'horreur aura gagné le paysage, ce quartier ressemblera enfin à l'endroit où je vis.

J'ai 17 ans, je porte toutes les douleurs et l'avenir de ce monde. J'ai 17 ans et je suis une casseuse.

Publié dans les mille et une...

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caroline 13/12/2007 21:27

tu écris magnifiquement.tu as vraiment 17 ans? ou ta narratrice, ou les 2?tu as bcp de talent. Ce texte est poétique, évocateur, troublant..j'ai 10 ans de plus que toi et je ne t'arrive pas a la cheville...a quand ton roman?j'ai tjrs détesté qu'on me parle de la psycologie dans mes textes mais il y a un tel desespoir dans celui-ci. Un desespoir qui ressemble au mien. ton desespoir est beau.... Mais comme il doit etre lourd de le porter sur son coeur, dans ses veines, dans toutes les fibres de son corps. bonne chance pour la vie et pour l'écriture.tu as une belle sensibilité.carolinealias Caco (c'est mon surnom) c'est ce qui m'a attiré sur ce site, pour toi d'ou ca vient?tu sais, caco vient du grec, ca veut dire Mauvais...lolcomme dans cacophonie=mauvais-son

Caco 13/12/2007 21:36

Bienvenue ici Caco ! :)Ce doux surnom me vient de ma cousine, quand elle était petite et qu'elle butait encore sur certains sons. Il parle de moi mieux que mon prénom, Carole.Merci de ton passage. Ma narratrice te remercie aussi. Elle n'assume pas toujours son histoire, et à vrai dire elle bien est contente d'habiter une personne de 16 ans son aînée ;)Caco ça ne veut pas dire incompréhensible aussi par hasard ??Reviens quand tu veux...

n-talo 04/12/2007 07:32

je suis émue, la gorge serrée, à peine si je comprends comme bergère, je suis bien néeje me dis que la faute n'est pas du tout là où communément on croit qu'elle estje me dit qu'il doit bien y avoir une solution ?je suis blessée d'être impuissante

Caco 13/12/2007 21:39

Je ne sais pas. Je ne saurais parler que pour moi, qui ai dû mon salut à une personne, à ses soins, au cadeau de sa confiance. La vie a fait le reste... j'ai peut-être eu de la chance, finalement.Je t'embrasse

@tom 04/12/2007 02:30

J'ai lu. Je me suis dit, il est fort ce texte. Je me suis dit c'est une fiction. Et puis... peut-être pas. Mais j'ai mal à t'imaginer casseuse.

Caco 13/12/2007 21:39

Je fais quoi, je laisse planer le doute ? ;)Bisous

mirza 03/12/2007 06:37

Silence dans ma tête. Il faut que pose que quelques mots ici, tout de même. Disons, tout pareil, mais tout en dedans. Presque. Soupir, pas fière, un peu rassurée de te lire - c'est dingue ça, non ? Je t'embrasse, maintenant que l'on peut.

Caco 03/12/2007 21:07

Merci de vos mots, toujours au coeur...Bisous

bergere 03/12/2007 02:17

Je n'ai jamais connue cette violence... Seulement la "violence" de l'adolescence normale, celle qui permet d'extérioriser ce mal être devant un avenir incertain. Seulement j'avais tout en mains, tous les éléments étaient de mon coté. Je n'avais que l'embarras du choix quant à la route que je voulais prendre, mais si on ne peut pas dire que ce fut facile a mon échelle personnelle, à l'échelle universelle dieu que mon parcours fut/est facile... Je ne sais comment un jour j'ai réalisé que mon chemin n'était pas celui communément emprunté. Je ne sais pas comment ni pourquoi cette injustice me fait tant souffrir et me remplis de tristesse, je ne sais pas pourquoi mon impuissance à ne pouvoir supprimer cette injustice me remplie de douleur… Alors même si je ne peux pardonner un casseur, je ne peux lui lancer la pierre. Je fais partie de ceux bien nés, qui ne font rien et qui ne savent pas ce qu’ils pourraient faire, affairée que je suis sur mon bonhomme de chemin… Mais lire tes mots (et les mots calmes d’autres) me rassure. Je me dis que l’humanité n’est pas définitivement pourrie…