Samedi 31 mai 2008

Il y a des présences qui vous bouleversent. Et leur manque plus fort que le quotidien et les imprévus tout ensemble, qui s'impose à la fatigue, à la famille. Plus fort que le temps, plus fort que la distance. J'ai prévenu un peu à l'avance et le jour dit, j'ai juste pris l'étui, les partitions, l'appareil photo et le sac à dos, j'ai rejoint la voiture et roulé la vitre ouverte et le soleil pile en face. Il m'a fallu dépasser les vallons dans la brume et parcourir cette terre aride et pourtant fertile. Les couleurs changeaient à chaque kilomètre, c'est toujours beau dans ce coin-là... J'ai éteint la musique en contournant l'étang de Thau pour mieux m'imprégner des courbes douces, des vagues lisses. Le ciel a envahi le pare-brise, la mer couchée dessous. J'allais arriver. La revoir. Enfin...
Elle serait peut-être dans un petit café à la devanture fanée, grifonnant un petit carnet, à moins qu'elle flâne sur le port avec son appareil photo. J'irai d'abord arpenter la plage, saluer cette mer, complice et étrangère, elle qui saurait peut-être m'attraper et m'entraîner, je le sais. On se connaît, alors je ne m'approcherai guère, elle le sait.
J'ai sursauté à un cri haut perché, au contact de deux mains fraîches sur mes paupières. Elle était là, et c'était comme un hasard, comme un miracle, comme un mirage. Il a fallu bien se regarder. La trace d'une ombre derrière ses yeux. L'étincelle dans les miens. Nos mots qui sous-entendent. Nos rires... Bras dessus, bras dessous, nous avons longé la plage frangée de tamaris sous le vent. Elle semblait voler au-dessus du sable, et j'essayais de capturer son image furtive, nourriture nostalgique de mes demains.
Et puis on a trouvé le café à la devanture fanée pour déguster un thé et des chocolats qu'elle avait pensé à prendre avec elle. Les confidences ébauchées se sont complétées des lambeaux de vie qu'on passe loin l'une de l'autre. Nos yeux ont brillé, nos sourires ont tremblé, et nos rires les ont emportés.
Nous sommes ressorties ivres du temps qui nous appartenait encore. Les ombres jouaient avec les persiennes entr'ouvertes, le vent claquait les voiles, les chats somnolaient, les perrons fleurissaient et nous battions le pavé sans autre but que de se perdre un peu pour être encore mieux à deux, dans notre escapade heureuse et égoïste. Chasser la pluie de nos souvenirs. Enfermer les reflets de nous, ceux qu'on gardera au fond, toujours.
On a volé des fruits, on a mangé sur la plage, j'ai joué pour elle quelques Klezmers pendant qu'elle dansait pieds nus dans l'eau fraîche. Et puis on a fait semblant de ne pas sentir la nuit approcher. On a continué de discuter, en marchant pour ne pas que le froid nous rattrape. L'obscurité a enveloppé nos mots, et on s'est dit ce que personne n'avait entendu, jamais.
Plus tard, on se quittera sur un quai et mille promesses. Mon coeur se serrera, parce que je l'ai déjà vue partir et que je sais ce qui m'attend. Je regagnerai mon territoire dans la nuit remplie de ses étoiles. Je passerai des jours dans la spirale de nos souvenirs. On passera des bouts de nuits à nous écrire. Je la soufflerai entre l'anche et le bec, et elle se fera notes, et en fermant les yeux je la reverrai danser. Quand le soleil me fera face je monterai un peu la musique. Et dans tout ça, je serai un peu là, avec toi...

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Samedi 31 mai 2008
En début de semaine, l'attente anxieuse. Les coups de fil à des gens très importants qui refusent de prendre la ligne. Mille questions, et pas de réponse. Des requêtes, des refus. Et l'attente, et l'espérance quand même. La conférence de presse - l'affaire sent le roussi. Le Conseil municipal. Nous étions nombreux, salariés, usagers, bénévoles, administrateurs. Baptême politique pour beaucoup d'entre nous. L'épreuve du feu. Des années de travail traînées dans la boue. Mais qu'ont-ils à toujours à s'acharner sur les mêmes, bon sang de bois ? Les élus censés connaître nos dossiers ne pipent mot. Le Maire refuse de redonner la parole aux élus de l'opposition, soumet au vote et scande la délibération, vote majoritaire, affaire suivante.
En fin de semaine, les dossiers les coups de fil l'inspection du travail le cabinet du Maire (ah tiens on me rappelle à présent...) l'huissier de justice la presse les partenaires les administrateurs les habitants le débrayage...
Et enfin, la pétition qui recueille près de 1000 signatures en deux jours, un collectif qui se monte sans qu'on sache qui quoi comment, les amis qu'on ne se connaissait pas, les bénévoles qui apportent leurs richesses, maigres en espèces, immenses en savoir-faire. Un bouillonnement joyeux, la reconnaissance du travail de terrain par ceux qui l'ont tous les jours sous les yeux, les tranches de vie sur le livre d'or, enfants et grands, familles et personnes âgées...
Je ne saurais dire combien de fois les larmes, si je les avais laissées faire, me seraient venues. De colère et d'impuissance, et puis de la reconnaissance subite qui vous tombe dans les bras entre deux pas de course. De l'utilité première des actions menées, de la profondeur des liens qui se nouent, dedans et autour. De voir les vocations politiques naissantes et l'implication citoyenne de tout un quartier.
Toutes ces choses qui comptent tant.
Comme il disait, "On aura au moins vécu ça"...


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Vendredi 30 mai 2008
Pour Lise
crepusculesurrue.jpg

Voilà plus d'un an que le soleil s'est couché sur sa vie. La pile des "J'aurais voulu" s'érode doucement, et les souvenirs continuent d'imprégner, en toile de fond, celle que je suis. Je ne pense pas tout le temps à lui, comme au tout début, pourtant dans mon esprit il reste présent, immuable, repère. La colère en partant a desserré mes poings. J'enrageais de ne pouvoir "Plus jamais" ; aujourd'hui je sais à quel point son héritage m'a faite riche. Quand mes mains fabriquent, quand mes convictions s'expriment, quand la colère m'agite, quand je suis en famille, quand je ris pour rien, pour tout, il est là. Dans son silence j'entends le chant de tout ce que je ne saurai jamais de lui. De la nuit de sa vie, des lueurs me parviennent. Et si je le pleure toujours, j'entends encore la cascade de son rire, la joie dans sa voie et ses notes de musique qui résonnent tout autour...

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Lundi 26 mai 2008
Je change un peu de registre, parce que j'ai beaucoup de mal en ce moment à vous dégoter une vraie photo de "Cacolendrier" (©Cécile). Il faut dire que le lundi comme de plus en plus d'autres jours, mon temps est grignoté par mes toutes nouvelles toutes belles responsabilités. Je vous raconte vite fait : il était une structure d'insertion et de médiation sociale (entre autres) au milieu d'un quartier dit sensible. C'est-à-dire avec des taux de jeunes au chômage frôlant les 50%, et des sans diplômes (même pas le Brevet) à la pelle. Ajoutez à cela des tours à casier en guise d'habitations et un enclavement croissant du quartier, et vous obtiendrez une jolie poudrière où pourtant il fait encore bon se prélasser le soir au crépuscule, seule avec un appareil photo. La preuve :

quartier2.jpg

Le miracle tient bien sûr à ceux qui se démènent depuis des années sur le terrain, employés et bénévoles.
Sauf que c'était sûrement trop beau, l'Empereur local a décidé qu'un bon sabordage lui éviterait un contre-pouvoir potentiel... Eh oui, une association c'est aussi, surtout, un formidable outil citoyen, et déjà, ça, chez un précurseur de la droite décomplexée, ça peut ne pas passer. Alors on sort l'artillerie lourde. Cassez-les tous, dieu reconnaîtra les siens !
J'aimerais tant pouvoir ajouter que je schématise pour les besoins de l'exposé, que je caricature pour accrocher mon auditoire (au fait, z'êtes toujours là !?) mais la triste, la cruelle, l'insupportable réalité c'est que ça arrive vraiment, tout comme ça.

quartier1.jpg

Alors aujourd'hui, comme tous les soirs ces temps-ci, après avoir fait tout ce que j'ai pu, c'est-à-dire pas grand-chose, je m'offre un crépuscule dans l'objectif. Et des tours de pédale acharnés, ou une marche à l'allure un peu forcée. Et le parfum du chèvrefeuille, et les lueurs hésitantes dans les allées. Et les airs de guitare qui vous surprennent, et les familles multicolores au pied des HLM.
Et je digère le jour, et je cueille l'espoir du demain. Il paraît qu'on en aura besoin.

*

Hier chez Cécile on contemplait
un bel arbre... Et on passait mardi chez Mema une journée sous la pluie - hourra !!

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Dimanche 25 mai 2008
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C'était l'autre jour, dans la voiture. Nous rentrions de l'école pour déjeuner ensemble, avant qu'elle n'y retourne, avant que je ne reparte au travail. Il faisait chaud et les vitres étaient ouvertes. Il faisait chaud et les voitures n'avançaient guère. Je me suis retournée et je l'ai vue, perchée sur son réhausseur, ses petites mains accrochées au bout de vitre qui ne descend pas plus bas, le visage tendu vers l'air de dehors, le nez pincé, les yeux plissés. Ses petits bras potelés, ses joues rondes, ses cheveux raides comme les miens, son ensemble rose, ses petits pieds dans les nouvelles chaussures. Mon coeur s'est emballé dans le soubresaut que je connais, et j'ai compris. Compris où il se cachait, dans la myriade de nos gestes tendres, dans l'envol de nos rires, dans l'éclat de nos colères. Dans les couleurs de notre vie. Je suis amoureuse de ma fille.

(La seule à pouvoir m'offrir un recueil de recettes sans se faire houspiller. J'étais heureuse et fière, même, parce qu'elle a déjà testé toutes les recettes. Et qu'elle les a collées dans le cahier, lequel fut ensuite illustré et décoré de ses mains. Comment résister ?)

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Vendredi 23 mai 2008
barbeles.jpg
Il paraît qu'on peut les porter avec grâce...

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Vendredi 23 mai 2008
(Ma contribution à l'histoire en Matriochkas - retrouvez le premier et le dernier chapitre ici !)

Chapitre 2

Elle se prit la tête entre les mains. Se dirigea en fulminant vers son bureau, hésita devant la porte puis fit volte-face. Pas la peine d'insister, elle ne voulait pas répondre. Cette histoire n'aurait jamais dû s'inviter dans sa vie, elle voulait la fuir encore un peu, pour se rattraper peut-être de ne l'avoir fait avant... avant qu'il ne soit trop tard...

Sans comprendre comment elle y était arrivée, elle se retrouva dans la rue. Elle marcha comme une automate, avec la clé de sa porte dans la main. Un film se rembobinait dans un coin de sa tête. Ses yeux tournés vers l'intérieur ne voyaient pas les passants ni la rue ni les voitures. Pendant que son corps se fondait dans le mouvement de la foule, ses yeux regardaient l'intérieur de la petite salle obscure dans le méandre de son cerveau où se déroulait en accéléré chaque scène de cette sordide histoire. La rencontre incertaine, la conversation qui se débride, les confidences qui se pointent. Pourquoi diable avait-elle accepté de donner son numéro de téléphone ? Il n'avait pas pris la peine de le noter. "J'ai la mémoire des chiffres", avait-il annoncé. Comment aurait-elle pu deviner ? Plus tard elle s'étonnerait de ne pas réussir à lui soutirer le sien. De l'abonnement en cours de résiliation au portable perdu puis retrouvé mais en réparation, tous ses amis semblaient avoir un téléphone à lui prêter. Il n'appelait jamais avec le même. Mais quand les doutes commencèrent à la titiller, il était déjà trop tard. Sans qu'elle s'en doute, il l'avait embarquée dans un de ces plans obscurs dont lui seul avait le secret. Petit à petit elle avait appris ses combines, ses ficelles. Il avait fini par lui faire confiance et même par lui donner son numéro, au moment où elle comprenait qu'elle n'en voulait plus. Ah, comme elle aurait voulu ne jamais le connaître !

Elle marchait toujours, avec l'impression que c'était tout le paysage autour d'elle qui avançait, comme dans ces dessins animés d'un autre temps dont elle aurait été le personnage immobile. "Une image qui résume bien ma vie" se dit-elle avec amertume.
Elle décida de chasser ces pensées parasites et de rentrer chez elle en profitant du timide rayon de soleil qui pointait, des devantures colorées et des sourires des voisins qu'elle croisait. C'est au moment où elle s'y attendait le moins que la nouvelle la cueillit. Tout près de sa porte d'entrée, alors que ses yeux papillonnaient, elle se figea soudain à la vue de la photo en gros plan du visage honni. Juste à côté de son visage, une mariée en larmes, la robe tâchée de sang.
"Mariage funèbre" titrait le journal à sensation. Elle déglutit avec peine. De deux choses l'une : soit elle nageait dans un délire paranoïaque, soit la situation était encore pire.

Hébétée, elle inséra sa clé dans la serrure. Puis elle se figea. Un frisson glacé courut dans son dos : si ce n'était pas lui, alors, qui essayait de la joindre avec autant d'insistance ?

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