Il faisait très chaud dans les mogotes, ces collines surréalistes au milieu desquelles nos chevaux nous menaient. A leur train, lent et ponctué de pauses. C'est que la nature verdoyante les alléchait et ils ne manquaient pas une occasion de s'arrêter pour manger une feuille de maïs ou une motte d'herbe. Ils étaient si maigres !
Caballooo, caballoooooo... scandait leur propriétaire, juste derrière moi. Ses animaux ne portaient pas de petit nom.
Nous avions attribué à ma soeur la plus calme des trois montures. Je commençais déjà à fatiguer de tous les malheurs qui ne manquaient pas de profiter de sa maladresse... la veille encore, une excursion les yeux sous l'eau près d'une barrière de corail lui avaient valu une magnifique brulûre sur la cuisse gauche : des coraux merveilleux y avaient gravé leur empreinte acide. La journée avait dû être écourtée et son statut de mineure poisseuse placée sous ma responsabilité avait commencé à changer mes vacances, pourtant bien méritées, en expérience extrême au pays des parents soucieux et autres cheveux blancs...
Alors le lendemain, nous avions choisi cette promenade au pas sur les sentiers tranquilles dans la campagne de Guaniguanico. Elle devait nous mener jusqu'à une grotte au fond de laquelle un lac naturel aux eaux limpides nous aurait offert un bain providentiel. C'est à cette eau que je pensais en chassant les moustiques et en couvrant mes jambes blanches, au rythme lent des chevaux qui longeaient à présent une clôture.
Un bruit au loin... c'est un atelage, deux vaches lancées dans la descente, et derrière eux un homme sur un cheval et qui leur hurle de ralentir, en tirant de toutes ses forces sur les rennes qui leur entravent la gueule. Elles ralentissent à peine et nous croisent en trombe, agitant leur tête pour se libérer de la douleur qui doit leur scier les babines.
Ouf, elles sont passées.
Mais soudain, ma soeur fond en larmes. Des larmes, des sanglots, des hocquets, comme quand elle avait quinze ans de moins. Je n'en crois pas mes oreilles... ni bientôt mes yeux : une corne lui a entaillé la cuisse. Sur une vingtaine de centimètres, pile sur sa brûlure de la veille. La peau est bien entamée mais sans plus, heureusement.
Mamma mia, c'est reparti, j'y crois pas !
Elle hurle de douleur, dit qu'elle va s'évanouir, on la descend comme on peut du cheval, on la pose à l'ombre. Des mouches se ruent sur sa plaie pendant que des paysans, sortis comme par miracle d'un champ tout près, nous apportent de l'eau glacée. Après cette pause, nous décidons de rentrer. Elle ne peut plus plier sa jambe et pleure toujours de douleur. On la hisse comme on peut et on repart.
Le rythme lent des chevaux m'apaise quelque peu. Demain on en rira bien, va. Elle ne semble pas y croire. Au bout de quelques minutes, elle me hurle qu'on doit de nouveau s'arrêter, que la douleur est insupportable, qu'elle se sent partir...
On s'arrête donc, sous un autre arbre, on l'asseoit sur le bord de ce chemin boueux. Elle flanche, je lui renverse l'eau glacée sur le visage. Revenant immédiatement à elle, elle m'insulte et me menace.
Elle ne s'en souviendra jamais.
J'évalue mentalement la situation.
Nous sommes à une bonne demi-heure de cheval de la civilisation.
Elle est intransportable assise comme debout.
Aucune voiture ne passera sur ce chemin marécageux, où la boue atteint parfois le haut des pattes des Caballos.
Je ne vois que l'hélicoptère ! Et encore, le temps qu'il arrive, la plaie est déjà moche, nous sommes sous les tropiques, il faudrait qu'il parte de La Havane, à plusieurs heures de là... nous ne pouvons pas attendre...
J'ai besoin de souffler, je m'éloigne, je hurle tout ce que je peux hurler, je shoote dans mon sac... Je respire... je reviens.
Depuis que nous sommes arrêtés, ma soeur réclame de l'alcool pour désinfecter sa jambe. Au point où nous en sommes, autant lui en dégoter, on verra bien après.
Notre guide choisit son cheval et part ventre à terre. Je me demande comment une bête visiblement si mal nourrie peut courrir aussi vite. Il mettra une dizaine de minutes à revenir, muni d'une toute petite fiole qui sent le rhum. Je la vide sur la jambe de ma soeur. Le soulagement semble instantané... Ô miracle, nous pouvons repartir !
C'est ainsi que, fourbues mais heureuses, nous regagnâmes la maison de notre hôtesse. Celle-ci se trouvait être une ancienne infirmière, elle s'occupa de ma soeur comme si elle était sa fille.
Elle était furieuse contre notre guide qui nous a mises en danger, elle qui doit répondre de l'accueil et de la sécurité de "ses" touristes, par-devant un gouvernement qui ne rigole pas avec ça...
Sur cette terrasse en bois, ce soir-là, elles ne parlèrent pas que de cela, avec la voisine. J'écoutais sans beaucoup comprendre, me remplissant de l'odeur de la nuit, de ses bruits, bercée par le rocking-chair. Ma soeur dormait à présent, je pouvais penser tranquillement au ciel qui est partout pareil la nuit, et à moi qui suis toujours là, où que j'aille.
On a des drôles de pensées, la nuit, dans les terres rouges des mogotes.


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