Vendredi 10 novembre 2006
Un jour un ami m'a fait remarquer que j'utilisais souvent cette formule. On en a longuement discuté, il m'a fait prendre conscience du danger qu'il y a de croire que seules les épreuves rendent fort.
Depuis, je m'en méfie à chaque fois que je la croise (assez souvent). Et je m'interroge : dit-on cela comme pour trouver une justification, une sorte d'emploi à ce qui peut nous arriver d'injuste, d'abherrant, voire abominable ? Ou cela tient-il d'un préjugé hérité des valeurs judéo-chrétiennes ? Pourquoi répète-t-on à l'envie que tel traumatisme nous a rendu plus fort, pourquoi n'entend-on jamais "l'amour de mes proches me rend plus fort" ou "j'ai la capacité de rire de tout, ça m'arme contre les difficultés quotidiennes" ou encore "j'aurai toujours la possibilité d'un moment de bonheur en prenant une photographie, je me sens forte de ça", etc...
En tous cas je n'entends jamais rien de tel. Il semblerait que seules les épreuves soient assorties a priori d'une faculté de devenir plus fort. Plus fort, d'ailleurs, ça ne veut pas dire grand-chose. D'abord en tant qu'être humain, on est forcément fragile devant les "forces" qui nous entourent (le feu, la mer, la montagne, le vent...). Alors admettons que l'on circonscrive l'espace à son enveloppe charnelle. On va même oublier la maladie pour s'intéresser juste à notre équilibre psychologique. Que se passe-t-il là-dedans lorsqu'un évènement douloureux nous frappe ? D'abord les réflexes de survie et de fuite se mettent en branle. On n'y peut rien, le coeur s'accélère, le sang déserte le visage pour se concentrer dans les jambes, on se tend tout entier vers l'évènement pour y répondre. Ensuite (parfois longtemps après), l'état de choc, l'hébétude plus ou moins intense. Puis la phase de digestion, celle ou l'on "réalise" ce qu'il s'est passé. La colère, la haine, le sentiment d'injustice... de quelques instants à plusieurs années, en fonction de la profondeur de la blessure, le processus semble identique. Celui de l'acceptation, de l'intégration. Et puis on revoit la lumière. Elle nous dit qu'on est encore vivant.
J'ai l'impression que la seule chose qui change, entre avant et après une épreuve, c'est ce point qui finalise la durée de l'épreuve en signant un renouveau vital : avant, on pensait ne jamais pouvoir accepter telle chose ou même y survivre, après on sait qu'on est toujours vivant, palpitant, sensible...
Mais en quoi est-on plus fort ? En quoi le traumatisme suivant (petit ou grand) sera-t-il plus facile à surmonter ? Et si ces "épreuves", les grandes, celles qui changent le cours de nos vies, si elles étaient juste les seules qui ne se laissent pas balayer par l'achat d'une nouvelle paire de chaussures, les seules qui aient le pouvoir de nous enfermer dans le noir en face de nous-mêmes, sans répit, jour et nuit ? Et si elles nous offraient juste le moyen d'aller tout au fond de notre humanité pour y chercher l'étincelle qui fait notre feu ? La force qu'on a tous, depuis des milliards d'années, depuis les débuts de la vie sur Terre, ses improbables et ses fragilités ? Et si, dans les travaux de fouille et le chemin vers la surface, on apprenait à mieux se connaître ?
Finalement, être plus fort, cela pourrait-il être juste "plus soi-même" ?
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